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Haffner

Patrice Haffner

NOUVELLES LECTURES- Le héros de votre roman est un enfant adopté qui cherche à retrouver sa mère. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Mon héros découvre qu’il est non seulement un enfant adopté, mais un enfant né sous X, c’est à dire dont la mère n’a pas voulu révéler son identité lors de la naissance. Tout le livre va donc relater le combat de cet enfant pour retrouver cette mère idéalisée, d’où le titre, tiré du poème de Verlaine « Mon rêve familier ». Combat d’autant plus poignant que le héros a appris que cette mère était en prison pour meurtre lorsqu’elle a accouché. Il serait donc le fils d’une criminelle. Peut-être même serait-ce son père qu’elle a tué…

NOUVELLES LECTURES- Le thème de la filiation est-il romanesque ?

Tout sujet peut être romanesque, si l’on considère qu’un roman consiste à raconter une histoire qui doit être prenante par son sujet, mettant en scène des personnages au destin singulier, face à un drame dont on ignore jusqu’au bout le dénouement, personnages avec lesquels on partage angoisse et espoirs. Dans le cas présent, pour accentuer le caractère dramatique de la situation, le héros du livre est soupçonné du meurtre de son père adoptif avec lequel il ne s’entendait pas, au point qu’il est devenu muet, un muet « sélectif », disent les médecins. Une véritable enquête judiciaire se déroule donc, parallèlement aux recherches menées par le héros pour retrouver sa mère.

NOUVELLES LECTURES- La question de l’identité, c’est un sujet de société dont on parle beaucoup en ce moment…

J’ai en effet voulu aborder cette question de l’identité qui revient avec force sur le devant de l’actualité. Question grave au moment où tout devient interchangeable, où on oublie l’intérêt de l’enfant, puisqu’on peut même acheter ou monnayer des enfants pour la seule satisfaction et l’ego de couples qui ne peuvent pas en avoir… On a beaucoup parlé de ces problèmes à propos des questions posées par la gestation pour autrui (GPA) et la procréation médicalement assistée (PMA).

Voilà donc que l’individu se dresse à nouveau dans le prétoire, non pas pour dire cette fois qu’il est semblable à tous les autres, qu’il dispose d’une voix comme tous les autres, mais pour dire au contraire je suis différent.

Qui sommes-nous ? Peut-on vivre sans savoir d’où l’on vient, se construire, pour reprendre l’expression à la mode. Les enfants nés sous X sont des « enfants de personne ». Quel sang coule dans mes veines ? Connais-toi toi-même. Mais d’abord : mon père était-il un chef de tribu dans le désert, un gangster corse ombrageux, ou un groom anglais qui a séduit une touriste dans un hôtel ? ou encore un brillant général, un soldat déserteur ? Suis-je d’une famille de chrétiens ou de musulmans ? Que respectaient mes parents ? Que fait ton père ? demande-t-on dans les cours de récréation.

Voilà donc que l’individu se dresse à nouveau dans le prétoire, non pas pour dire cette fois qu’il est semblable à tous les autres, qu’il dispose d’une voix comme tous les autres, mais pour dire au contraire je suis différent. Etre « reconnu », moi, le thymos disaient les grecs. C’est d’ailleurs de la même manière, mais au niveau des nations, qu’Alain Finkielkraut a écrit L’Identité malheureuse.

NOUVELLES LECTURES- Que pensez-vous de cette impossibilité pour l’enfant de retrouver l’identité de sa mère, donc sa propre identité ? Comment la loi peut-elle permettre une telle situation ?

Il s’agit d’une vieille pratique, remontant au 17ème siècle, à l’époque de la création de l’institut des enfants trouvés par Saint Vincent de Paul, pour éviter les infanticides ou les avortements par des femmes démunies ou dans la détresse. L’époque du « tour », comme il est rappelé dans le livre. La mère plaçait l’enfant dans une sorte de tourniquet pratiqué dans un mur, sonnait une cloche, et quelqu’un, une bonne sœur ou autre, venait récupérer l’enfant de l’autre côté. Le système a été consacré et amélioré lors de la révolution française puis au début du vingtième siècle.

Aujourd’hui encore, les mères peuvent venir accoucher dans un hôpital sans déclarer leur identité. Elles ont la possibilité de la laisser dans une enveloppe scellée avec quelques informations sur l’enfant. Ce dernier, par la suite, pourra obtenir l’ouverture de cette enveloppe si la mère, prévenue de cette recherche y consent. En 2002, avec Ségolène Royal, fut créé un organisme intermédiaire, chargé de recueillir les demandes de recherche et de mettre éventuellement en contact la mère et l’enfant. Ce système ne fonctionne pas et l’enfant désireux de retrouver sa mère doit se livrer à un véritable parcours du combattant semblable à celui que je décris dans mon livre. Le Conseil constitutionnel saisi a fait valoir que l’équilibre des droits était respecté, et la Cour européenne dans un arrêt très controversé a statué dans le même sens. Sans entrer dans le détail, cette conclusion est inexacte puisque ce sera toujours la mère qui aura le dernier mot. Seul son droit au secret est pris en compte.

Deux projets de loi pour permettre à l’enfant de connaître sa filiation à sa majorité, ont été repoussés en 2001, à la suite d’un rapport déposé par la député Brigitte Barèges à la demande de François Fillon, et le projet de loi actuellement à l’étude et qui traite en même temps de la PMA de la GPA, reprend la solution selon laquelle l’enfant pourrait connaître sa filiation malgré l’opposition de la mère, à sa majorité.

Mais pour revenir au début de notre propos, au-delà de la question des enfants nés sous X, apparaît cette notion selon laquelle l’identité est un « attribut essentiel de la personnalité » pour reprendre une formule de la Cour européenne, et que cette identité se forge en fonction de « l’appartenance » à une famille, un groupe ou une nation.

NOUVELLES LECTURES- Vous avez été avocat, et désormais vous écrivez…

J’ai en effet exercé le métier d’avocat que j’ai beaucoup aimé car c’est un métier de réflexion permanente et d’incessante confrontation des idées. Le romancier veut lui aussi véhiculer des idées sur la société, les mœurs ou tel sujet ponctuel, en prenant cependant une histoire pour support. Mais au-delà de cette volonté, il est clair que l’artiste, ou qui se prétend tel, que ce soit en peinture ou en littérature, veut capter, retenir, imiter, l’extraordinaire, l’étonnante réalité dans laquelle nous vivons et, en même temps, le combat pathétique éternel que mène l’homme contre sa condition. En cela il pense démontrer plus que de longs discours. Pourquoi écrire alors que la réalité dépasse de loin la fiction. Peut-être parce que l’artiste retient l’essentiel, le fait ressortir, force les traits qui resteront gravés dans notre mémoire, phrases et répliques célèbres, inoubliables, dans les films comme dans les romans, transmettre et aussi, faire rêver. En réalité la démarche de l’artiste est instinctive. Voilà un mystère qui montre l’étrangeté de notre nature: écouter ou lire des histoires totalement inventées. Alors raconte…