À propos de...

Marie Céhère

Extrait du Duetto Kawabata Yasunari, par Marie Céhère

« Je ne peux imaginer être plus différente et plus proche d’un auteur comme je le suis de Kawabata. Mes jours et mes nuits avec lui ressemblent bien à la contemplation hallucinée de ma figure dans un miroir brisé agité par un vent violent. Il me connaît sans avoir pu rien savoir des jeunes femmes du vingt-et-unième siècle, de l’autre côté de l’hémisphère. Comme lui j’ai connu la maladie, ce royaume secret dont on revient méconnaissable pour soi-même. Comme lui, j’ai vécu avec la mort pour voisine de chambre. Comme lui j’ai inversé la lumière et l’ombre, j’ai combattu contre puis pour le sommeil, comme lui j’ai avalé trop de pilules et fait trop de cauchemars pour ne pas craindre l’obscurité, ce repaire de terreurs que nous enfantons tous seuls.

De quoi pouvaient être peuplées ses nuits sans rêves ? Au plus fort de son angoisse, au début des années 1960, il se levait après vingt heures, toute sa journée était noire.

De quoi avait-il peur ? Ni la mort, ni la douleur, ne signifient la même chose selon qu’on les voit sur le littoral de l’île d’Honshū ou à la fenêtre d’un immeuble de la rive gauche. Nous serions-nous rencontrés, que je n’aurais rien eu à lui dire ; je l’aurais regardé. Être fasciné, au sens littéral, c’est être charmé, ensorcelé. On ne discute pas avec un jeteur de sorts.

Qu’est-ce qui le rendait triste ou heureux ? Ma gorge se noue souvent, à l’automne, lorsque les fleurs et les feuilles meurent d’avoir été belles et d’avoir vécu. Puis-je prétendre le comprendre ? A-t-il soupiré devant la chute des feuilles, lors d’autres automnes ?

Il y a de quoi perdre la raison : lointain, évanescent, envahissant, cruel, envoûtant, il m’éclaire de l’intérieur comme une luciole maladive et un poison radioactif. Peut-être m’aurait-il accordé de raconter son histoire. »