À propos de...

Lyane Guillaume

Extrait du Duetto Andreï Makine, par Lyane Guillaume

Enfin, je voyais Makine en chair et en os !

Un auteur, c’est aussi un regard, une allure, une présence. Tolstoï en vieillard barbu aux yeux vifs n’en est que plus « tolstoïen » ; la prosodie de Maïakovski est indissociable de son air grognon et de ses mèches rebelles, la célébrité de Pasternak de ses traits taillés à la serpe. Notre époque qui a placé si haut le look et l’image, ne le sait que trop : la beauté dévore le monde. Qu’Andreï Makine, prunelle bleue, front haut, col fermé, assis bien droit sur sa chaise fût beau, qu’il correspondît au prototype du Russe (grand duc ou kolkhozien modèle) n’ajoutait rien à mes yeux à son immense talent, mais l’auréolait. J’oubliai un peu ce que j’avais prévu de lui dire.

Dans son français parfait, servi par un accent inimitable que j’associais au crissement sourd de pas lourds broyant la neige, il me parlait de « la création comme moyen de sauver notre part d’éternité », et moi, j’observais ses mains. Elles étaient longues et fines, et tout à coup, j’en eus la conviction : ces mains-là avaient tenu une kalachnikov. Pur fantasme, mais ce fut plus fort que moi : Makine l’écrivain se transformait sous mes yeux en Makine le soldat, combattant en Afghanistan !