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Giraudoux-Puck

Jean Giraudoux

Mais où est donc passé Jean Giraudoux ?

Par Astrid de Larminat

Giraudoux a presque disparu, depuis vingt-cinq ans, de l’affiche des théâtres et des tables des librairies. La disgrâce de celui qui enchanta la scène pendant un demi-siècle est injuste, inquiétante même : « Nul ne peut résister, sinon par barbarie, au sourire de Giraudoux », disait Gide. Serions-nous devenus barbares ? Comment se fait-il qu’Ondine, Intermezzo, Electre, La Folle de Chaillot soient si peu représentés ? Il y a une raison prosaïque et conjoncturelle à cette éclipse. Conçu pour les nombreux comédiens de la troupe de Louis Jouvet, qui l’attira vers l’écriture dramatique et fut son inlassable complice, le théâtre de Giraudoux est coûteux à mettre en scène. Il y a aussi le fait que sa langue fleurie, son goût pour l’adjectif, son humour empreint d’une tendresse radieuse paraissent naïfs à notre époque qui a le culte du mot qui grince. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la légèreté giralducienne est celle des grands mélancoliques ; les personnages de Giraudoux sont pleins de grâce, même lorsqu’ils sont sots ou dangereux, mais le fond de l’air qu’ils respirent est tragique.

Dans les tranchées de 14-18, Giraudoux, comme Hector dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, avait entendu les hurlements de ses camarades blessés à mort et regardé dans les yeux les ennemis qu’il s’apprêtait à tuer. Pour cela, il était un homme de paix. La guerre civile que fut sa vie privée, déchirée entre son épouse Suzanne et les nombreuses jeunes femmes dont il fut éperdument épris, n’était pas pour rien dans la tristesse que l’on décelait dans son regard souriant.

Giraudoux était un faux désinvolte. En 1943, il écrivait cette phrase magnifique : « Qu’est-ce que la paix des individus ? La paix est cet état où chaque individu, au lieu de croire que son existence est une conquête prise sur les autres, et que l’existence de ces autres est prise sur lui, accepte chacun d’eux comme un cadeau inégalable. Et la paix des nations n’est pas différente. » Cet idéalisme lui fut reproché lorsqu’il fut nommé commissaire général à l’information en juillet 1939, donc responsable de la propagande. Ce poste, créé en prévision de la guerre, il l’avait accepté par devoir, parce qu’il croyait que la poésie en éclairant les consciences avait un rôle politique à jouer.

Giraudoux était un rêveur, au sens où il n’avait pas renoncé à rêver ce que pourrait être le monde. C’est dans cet esprit qu’il écrivait dans les journaux, notamment sur le sport et l’urbanisme. Il avait en horreur la courte vue du roman naturaliste. Son ambition littéraire était de libérer la beauté enfouie dans la réalité, d’élever et non de rabaisser ce qu’il décrivait. Proust, Bergson, Joyce, Soupault, Colette, Rilke, Max Jacob admiraient Giraudoux. Sommes-nous trop assourdis par le réalisme-cynisme ambiant pour être encore sensible à sa voix grave et enfantine ?